Il est temps que vous arrêtiez de vous juger

Interview réalisée par Julie Destouches

Olivier Clerc a écrit 26 livres et traduit une centaine d'ouvrages de l'anglais vers le français, dont ceux de Miguel Ruiz. En 1999, au Mexique, il vit avec lui une expérience de pardon qui va orienter les vingt-cinq années suivantes de sa vie. Il crée l'atelier Don du Pardon en 2010, puis les Cercles de Pardon en 2012. Aujourd'hui, via l’Association Pardon International, il a formé 800 personnes à les animer, dans une vingtaine de pays. Dans son dernier livre, Le pardon à soi, il explore la forme de pardon qu'il juge la plus difficile et la plus importante, celle qu'on s'accorde à soi-même. Il en parle avec Julie Destouches.

Comment en es-tu venu à consacrer ta vie au pardon ?

Tout est parti de ma rencontre avec Miguel Ruiz, en 1999. Contre toute attente, il ne m'a pas appris à pardonner. Il m'a d'abord appris à demander pardon. Ce renversement m'a marqué, parce que la plupart des personnes blessées attendent une réparation venue de l'extérieur, des excuses, un geste, une reconnaissance. Cette expérience a orienté tout ce qui a suivi.

Le mot pardon est parfois galvaudé et mal compris. Comment le définis-tu ?

Ma définition la plus simple, c'est que le pardon est la guérison des blessures du cœur. Le pardon vient avec le temps, tout comme l'amour ou la guérison d'une fracture. On peut désinfecter une plaie et créer les bonnes conditions pour qu'elle cicatrise, mais c'est le corps qui referme la blessure, pas la volonté. Il en va de même pour le cœur. Un Cercle de Pardon crée un espace de réceptivité où la personne se met en disponibilité pour que quelque chose de plus grand qu'elle la traverse et fasse œuvre de guérison.

C'est une approche laïque, mais jamais dénuée de dimension spirituelle. On touche à quelque chose qui nous dépasse, que chacun peut nommer comme il l'entend, la Source, l'Univers, Dieu, la Vie ou l'Amour. Cette guérison touche quatre dimensions à la fois, le cœur, le corps (le pardon est aujourd'hui étudié à Yale, à Harvard et à Stanford pour son effet mesurable sur la santé), le mental et le spirituel.

D'où t'est venue l'image du juge, du procureur et de l'avocat, qui structure ton dernier livre ?

J'ai imaginé un tribunal intérieur, avec un juge, un procureur et un avocat, comme dans les scènes de procès qu'on voit au cinéma. Ce qui se passe en réalité, c'est qu’en nous le procureur a pris la place du juge. Et l'avocat de la défense ? La plupart du temps, il n'y en a pas, ou s'il y en a un, c'est un pauvre avocatillon commis d'office, qui se fait bouffer tout cru par le juge/procureur.

J'ai construit cette image en pensant à une amie, Marine, qui accompagne une association de femmes victimes de violences près de Chartres. Beaucoup de ces femmes se jugent et se croient responsables de ce qu'elles ont subi. Ce juge intérieur si sévère, on l'a pourtant appris avant l'âge de dix ans, à travers le regard de nos frères et sœurs, de nos parents, de nos professeurs. Miguel Ruiz appelle ça la domestication. Et ce qui s'apprend peut aussi se désapprendre.

Ton livre parle aussi d'une image idéale qu'on porte de soi-même. En quoi nourrit-elle ce jugement ?

On porte tous l'image du parent parfait, du collègue exemplaire, de l'être irréprochable qu’on devrait être. Cette image alimente notre juge/procureur intérieur, parce que la réalité reste toujours en dessous d'elle. Il y a une voix, un petit saboteur intérieur, qui glisse « de toute façon, tu seras jamais assez ceci ou trop cela ». Et à force de vouloir être irréprochable, on finit souvent par faire l'inverse.

J'aime utiliser l'image de l'arbre. Un être humain a un tronc, son moi, des branches qui le relient à la lumière, et des racines qui plongent dans la terre, ce que Carl Gustav Jung appelait l'ombre. Dans mon jardin pousse un cerisier qui donne, une année sur deux, entre trente et quarante kilos de cerises. Certaines branches sont cassées, les insectes s'en prennent parfois aux fruits. Pourtant, il fait ce pourquoi il est fait, il a atteint son épanouissement, sa nature de cerisier adulte. Je ne lui demande pas d'être parfait. C'est la même chose pour nous, efforçons-nous de viser la plénitude plutôt que la perfection.

Beaucoup confondent pardonner et excuser, ou pardonner et tout accepter. Qu'est-ce que le pardon n'est pas ?

Pardonner, ce n'est pas cautionner. Excuser, c'est retirer une accusation. Pardonner, c'est guérir son cœur. Ce n'est pas non plus tendre l'autre joue et accepter l'inacceptable, comme on l'a trop souvent fait croire aux femmes victimes de violences que Marine accompagne. On peut guérir de ses blessures et, dans le même mouvement, porter plainte, demander justice, ou couper une relation devenue toxique. Desmond Tutu le résume bien dans Le Livre du pardon, une fois qu'on a pardonné, on doit prendre une décision, renouer la relation ou y mettre un terme, voire confronter la personne à la justice.

L'histoire de Maïti Girtaner illustre ça avec une force rare. Résistante suisse, elle a fait passer des personnes à travers la ligne de démarcation pendant trois ans avant d'être arrêtée et torturée par un jeune médecin autrichien. Quarante ans plus tard, cet homme, mourant, l'a appelée, terrorisé à l'idée de mourir. Elle a accepté de le revoir, et elle a découvert qu'elle était en paix depuis longtemps déjà. Elle l'a aidé à mourir apaisé. Son histoire est racontée dans Même les bourreaux ont une âme.

Tu parles souvent d'espoir. D'où vient cette conviction ?

Je pense à Jean-Paul Samputu, survivant du génocide rwandais, dont la famille a été tuée par son meilleur ami d'enfance, et qui aujourd'hui chante en six langues et transmet un message de paix. Je pense à Meena Compagnon, dont le mari s'est suicidé en emportant leurs deux enfants, et qui anime aujourd'hui des Cercles de Pardon. C'est une incarnation de la joie. Comme de nombreux autres, ce sont des alchimistes, ils transforment le plomb de leurs épreuves en or. Derrière le pardon, il y a donc un mot qui me tient très à cœur, c'est le mot espoir : ces histoires donnent espoir à chacun de pouvoir un jour guérir son cœur, quoi qu’on ait vécu.

J'appelle aussi le pardon la douche du cœur, à l'image d'une hygiène qu'on répète, encore et encore, tout au long de la vie. Personne ne prend une douche en se disant que c'est bon pour l’année en cours. Un jour, peut-être l’hygiène émotionnelle nous semblera aussi importante que celle du corps.

Comment vois-tu la suite pour les Cercles de Pardon ?

Ils essaiment désormais au-delà de la France. J'ai récemment formé, en anglais, vingt-quatre personnes venues de dix-sept pays, et je reviens d’avoir animé un cercle en Hongrie. Après quarante-cinq ans dans le développement personnel, je n'ai rien vu d'aussi profond ni d'aussi durable que l’effet produit par le pardon. Un homme de près de quatre-vingts ans m'a confié, à la fin d'un cercle, qu'il pensait que la destination était lointaine et difficile. En fait, il a découvert qu’elle était plus proche et plus facile qu’il ne pensait.

Ces contenus accompagnent un chemin personnel ; ils ne remplacent pas l’avis d’un médecin.

Dans le numéro 19

Octobre 2026

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