Anick Lapratte : au chevet de mon père, j'ai trouvé la lumière en moi
Au chevet de mon père, j’ai trouvé la lumière en moi – Le témoignage d’Anick Lapratte

Une annonce bouleversante
Comment as-tu appris la maladie de ton père ?
Par un appel en FaceTime, mon père, d'habitude fort et optimiste, m’a annoncé d’une voix grave, presque irréelle.
C’est un cancer généralisé. Il me reste quelques semaines, trois mois tout au plus.
Mon souffle s'est coupé, et ma sœur et moi avons reçu cette nouvelle comme une vague qui nous emportait.
En pleine pandémie, il était seul à son rendez-vous médical, et nous étions interdits de visite dans sa résidence pour personnes âgées.

Comment as-tu réagi à cette situation ?
Nous étions sidérés. Noël est arrivé et nous ne pouvions pas être à ses côtés. Nous avons improvisé, nous sommes allées sous son balcon avec ma famille, avons mis de la musique de Noël et chanté, espérant qu’il sente notre amour.
Les cadeaux que nous lui avions laissés devaient être désinfectés et mis en quarantaine avant qu’il puisse y toucher.
« C’était son dernier Noël, et il était seul ». Cette pensée me hantait.
Quand as-tu enfin pu le retrouver ?
Trois semaines après Noël, nous avons pu lui rendre visite. En entrant dans son appartement, je l’ai vu fondre en larmes. Il était épuisé, à bout de force.
Il dormait pratiquement toute la journée et n’arrivait plus à gérer la situation avec sa femme atteinte d’Alzheimer avancé et sa maladie.
Il n’avait presque plus d’énergie pour lui-même, et pourtant il s’occupait encore de sa femme.
Comment s’est passée la décision de son transfert en soins palliatifs ?
Quand nous avons compris que la situation devenait ingérable entre l’Alzheimer et la fin de vie, j’ai eu une franche discussion avec lui.
Papa, je sais que tu veux rester ici, mais ce n’est plus possible. Si quelque chose t’arrive devant elle, nous ne pourrons pas gérer la situation.
Nous avons alors entrepris son transfert, en pensant qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre.
Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
À l’hôpital, son état s’est aggravé et nous avons fait venir un prêtre pour lui donner la dernière bénédiction.
Monsieur le curé, pouvez-vous rajouter la guérison du corps ?
Le prêtre, surpris, lui a répondu :
Monsieur Lapratte, nous sommes ici pour l’extrême-onction, c’est la dernière prière avant le grand départ…
Et mon père, avec son humour et sa foi inébranlable, lui a répliqué :
Avez-vous la foi ou pas ? Moi, j’y crois. Alors, priez aussi pour mon corps. C’est lui en haut qui décide.
Le lendemain, contre toute attente, mon père s’est levé, a marché et a repris des forces. Il a continué à défier les pronostics pendant deux mois.
Quand le médecin l’a revu, il lui a dit en plaisantant : 'Monsieur Lapratte, vous ne voulez pas mourir ? On ne peut plus vous garder ici !'
Même au seuil de la mort, il montrait que la foi et la volonté ont un pouvoir incroyable.
Comment a-t-il finalement quitté l’hôpital ?
Il n’avait plus de maison où retourner. Je lui ai demandé :
Papa, viens vivre chez moi. Je te l’ai déjà proposé avant Noël : acceptes-tu cette dernière maison ?
Cette fois, il a dit oui.
Un quotidien réinventé
Comment s'est organisée sa vie chez toi ?
Il a fallu organiser un espace médicalisé, adapter les horaires pour gérer ses soins, et être présente à chaque instant.
J’avais une seule mission : lui offrir des instants de bonheur, jusqu’au bout.
Les journées étaient rythmées par ses besoins : prise de médicaments, surveillance de son état, gestion des visites. Je jonglais entre les différents rôles d’infirmière, de mère, d’épouse et de fille.
Quels moments ont été les plus précieux ?
On regardait ses films préférés, on échangeait des souvenirs, on riait de tout et de rien.
Les moments les plus puissants étaient souvent silencieux, main dans la main.
Il plaisantait souvent :
À l’hôpital, j’avais cinq infirmières. Ici chez toi, j’en ai qu’une c’est toi ma fille.
Alors, pour plaisanter j’ai joué le jeu. Je suis allée acheter des perruques et me transformais en infirmière aux mille visages. Lui-même en portait de temps en temps et nous avons énormément ri.
Ses regrets et ses derniers souhaits
Dans les derniers jours, mon père m’a confié quelque chose qui m’a bouleversée :
Anick, on était très proches, on s’aimait vraiment beaucoup, mais je ne savais pas qu'on pouvait s'aimer encore plus. J'en voudrais encore et encore.
Il voyait combien j’étais proche de mes enfants, en voyageant, en faisant du camping. Et il aurait aimé faire la même chose avec nous.
Si je pouvais vivre encore plus, je voyagerais avec vous.
Il y avait comme une nouvelle vie que je voulais goûter, mais que je ne peux pas.
Ces paroles m’ont appris qu’il ne faut jamais attendre pour partager des moments avec ceux qu’on aime. Que les occasions de créer des souvenirs ne se limitent pas à l’enfance.
Les enseignements d’une fin de vie
Peux-tu raconter l’histoire du cœur sur son crâne ?
Dans les derniers jours de sa vie, mon père a commencé à avoir des pertes de conscience plus fréquentes. Un soir, alors qu’il se levait pour aller à la salle de bain, il a fait un malaise et est tombé. Il s’est cogné la tête contre le coin du lavabo avant de s’effondrer au sol.
Avec l’aide d’un voisin, nous l’avons relevé et installé sur son lit. Il avait une blessure sur le dessus de la tête, rien de grave en apparence, mais en m’approchant, j’ai remarqué une chose incroyable : la coupure dessinait parfaitement un cœur. Un petit cœur distinct, juste là, sur son front.
Quand il a repris connaissance, je lui ai montré en lui disant :
Papa, regarde, même dans tes derniers jours, tu continues à faire des cœurs !
Il a souri et, avec son humour habituel, il a répondu :
Ah ! Faut croire que c’est mon métier, faire des cœurs jusqu’à la fin.
Ce moment nous rappelait qu’il laissait derrière lui un héritage d’amour, que même dans les instants les plus sombres, il y avait encore de la beauté à voir.
Quels enseignements t’a laissé ton père ?
Chaque jour, mon père me transmettait sa vision de la vie.
Il me répétait souvent :
Si tu as l’argent, la santé, et la passion, fonce. Le reste, c’est du détail.
Les échecs, on s’en fout. Ce qui compte, c’est d’avoir essayé.
Il avait cette capacité à voir l’essentiel, à couper court aux doutes inutiles.
Pose-toi pas trop de questions. Si tu veux faire quelque chose, fais-le maintenant. Après, il sera peut-être trop tard.
Mon père ne se laissait pas encombrer par des hésitations inutiles. Quand je lui demandais s’il avait peur de mourir, il me répondait simplement :
J’espère juste que ce qu’on dit sur l’après-vie est vrai. Ça serait plate si tout s’éteint.
Dans ses derniers jours, il me disait souvent :
On ne sait jamais quand c’est fini. Profite pendant que tu peux.
Ses paroles m’ont appris à ne pas me laisser submerger par la peur de perdre, mais à savourer chaque moment,
Qu'est-ce qui t'a aidé pendant cette période ?
L'entourage. J'ai eu des proches pour m'écouter, m'apporter des repas ou simplement être là. Ma sœur venait un week-end sur deux, des amis me déposaient des plats préparés.
Éric, mon mari, a été un pilier. Il a accepté que chaque instant soit consacré à l’accompagnement de mon père.
Il a perdu sa place dans la maison, dans notre quotidien. Il a dû s’adapter, faire preuve d’une patience incroyable.
Et après le départ de mon père, il m’a laissé le temps dont j’avais besoin pour me retrouver, Nous avons dû recréer un équilibre.
On a mis du temps, on a beaucoup parlé, et on a retrouvé notre place ensemble. Parce qu’aimer, c’est aussi savoir laisser l’autre vivre ce qu’il a à vivre.
Ma fille venait régulièrement m’apporter un bubble tea, pour me rappeler que j’étais entourée et me signifier : « Maman, je suis là. »
Ces attentions m’ont aidée à me sentir aimée et soutenue même dans les moments où je me sentais seule dans mon chagrin.
Après sa mort, je me suis inscrite à un groupe Facebook dédié aux personnes en deuil. Les témoignages d'autres personnes m'ont aidée à normaliser mes émotions, à comprendre que la douleur du deuil n'était pas continue, qu'il y aurait des jours où tout irait bien, et d'autres où je me sentirais anéantie.
Ce groupe m'a rappelé que je n'étais pas seule à ressentir ça. Voir d'autres personnes exprimer les mêmes vagues d'émotions m'a aidée à m'autoriser à les vivre pleinement, sans culpabilité.
J'ai aussi appris à être plus indulgente avec moi-même.
J’ai compris qu’il fallait s’aimer comme on est, dans toutes nos émotions. Il y a des jours où on rit, des jours où on pleure, et c’est OK. L’important, c’est d’avancer à son rythme, sans s’en vouloir.
Comment s'est passée la vie après son départ ?
Immédiatement après son dernier souffle, mes proches ont tout rangé. Son lit médicalisé, les bouteilles d’oxygène, les médicaments… Tout a disparu en quelques heures.
J’étais montée sur la terrasse pendant qu’ils s’affairaient à tout remettre en ordre. Quand je suis redescendue, la maison était la même qu’avant son arrivée. Comme si ces mois de présence, d’intensité, d’accompagnement n’avaient été qu’un rêve fugace.
J’ai ressenti un vide immense, une désorientation totale.
J’aurais voulu avoir plus de temps pour apprivoiser son absence, pour intégrer la transition. Tout s’est effacé trop vite.
J’étais à bout de force, incapable de me retrouver. Épuisée émotionnellement, j’ai pris une décision : partir trois jours à l’hôtel, seule. Trois jours pour pleurer, pour dormir, pour être en silence.
J’avais besoin d’un espace où je pourrais pleurer à n’importe quelle heure, où je pourrais simplement être avec ma douleur sans la cacher.
Quand je suis revenue, je me suis sentie un peu plus ancrée, Éric était aussi soulagé de retrouver sa maison et sa vie d’avant.
J’étais encore dans la lente digestion du deuil, alors qu’il aspirait à reprendre notre dynamique de couple.
Il fallait qu’on se réapprenne. Après une telle épreuve, on ne revient pas simplement en arrière, on doit recréer quelque chose de nouveau.
J’ai loué un chalet où nous avons pu nous retrouver, juste tous les deux. Nous avons pris le temps de parler, de marcher en forêt et de nous reconnecter ensemble. Peu à peu, la douleur s’est adoucie et apaisée.
Un amour qui ne meurt jamais
T'a-t-il envoyé des signes ?
Mon père m’avait promis un signe après son départ. Deux moments précis m’ont profondément marquée.
Mon père m’avait dit que l’argent qu’il laissait devait servir à créer des souvenirs avec mes enfants et petits-enfants, alors j’ai décidé d’acheter une roulotte et de réserver un terrain de camping. En recevant le contrat, j’ai découvert le numéro du terrain : 449. Ce numéro était le numéro de téléphone de mon père. J’ai su, à cet instant, que ce n’était pas un hasard.
Le deuxième signe est venu d’une manière encore plus inattendue. Quelques jours après son décès, j’avais une prise de sang à faire, mais j’hésitais à y aller. J’ai eu une séance avec un ami médium qui m’a dit :
Ton père insiste, Annick. Il me dit que tu as une requête de prise de sang sur ton bureau et que tu dois y aller immédiatement.
Je suis tombée des nues : je n’avais parlé de cette prise de sang à personne. Troublée, j’ai suivi son conseil et suis allée au laboratoire le lendemain matin. Quelques heures plus tard, mon médecin m’a appelée en urgence :
Annick, tu dois annuler ton voyage prévu. Tu as un problème sanguin qui pourrait être dangereux si tu prends l’avion.
Après cela, je n’ai plus jamais douté que mon père était toujours là, à veiller sur moi.
Que retiens-tu de cette expérience ?
La mort de mon père a laissé un vide et une lumière indélébile. J’ai appris à apprécier chaque instant, à aimer avec intensité, à ne pas reporter au lendemain ce qui peut être dit ou vécu aujourd’hui.
Il m’a légué une présence dans l’absence. Et si l’essence de la vie se résumait à cela ? Aimer pleinement, donner sans compter et garder la lumière des êtres chers vivante en nous.
Aujourd’hui, quand je partage un moment en famille, j’entends encore sa voix me dire :
« Profite. C’est ça, la vraie richesse.
Ces contenus accompagnent un chemin personnel ; ils ne remplacent pas l’avis d’un médecin.






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avec Anick Lapratte, et sur le même sujet

