Patrice van Eersel : et si nous étions devenus sourds au monde ?

Et si nous étions devenus sourds au monde ?

Interview par Julie Destouches
La matière qui nous entoure, c'est peut-être de la conscience gelée.
Et vous, entendez-vous encore le monde ? Pas les bruits de la rue ni les notifications du téléphone, mais le silence d'une forêt, la présence d'un animal qui vous regarde fixement, une impression indéfinissable que rien n'est vraiment inerte. Patrice van Eersel a consacré 54 ans à explorer cette intuition. Journaliste au magazine Actuel puis rédacteur en chef de Nouvelles Clés, il a parcouru le monde à la rencontre de chamans, de physiciens et de maîtres spirituels. Son dernier livre, Le soleil est-il conscient ? (aux Éditions Guy Trédaniel), est la synthèse de ses années d'enquête.

Tout a commencé par une question à laquelle personne ne cherchait vraiment à répondre
Dans les années 1980, Patrice van Eersel entend parler des expériences de mort imminente. Jeune journaliste, il est convaincu qu'une explication neurologique existe et décide de la chercher auprès de scientifique.
« Ils n'avaient rien trouvé du tout parce qu'ils n'avaient pas cherché », dit-il. Les chercheurs tiennent pour acquis que la conscience est un produit du cerveau, et que toute autre hypothèse relève de l'irrationnel. Patrice résume cette posture avec une phrase du prix Nobel Jacques Monod, tirée de son ouvrage Le hasard et la nécessité : « Nous sommes seuls dans un univers indifférent où nous sommes apparus par hasard. » Cette phrase dit-il, « transforme une bénédiction en malédiction ».
Face à ce mur dogmatique, il décide de tirer sur un fil qu’il ne le lâchera plus pendant un demi-siècle.
Il rencontre des musiciens africains dont les tambours régulent la vie sociale d'un village entier, un jazzman américain improvisant avec des orques en plein océan, des physiciens hétérodoxes, des maîtres bouddhistes, juifs, chrétiens et musulmans. Tous pointent dans le même sens, celui où la conscience ne s'arrête pas à la frontière du crâne humain. Son compagnon de route est le biologiste britannique Rupert Sheldrake, qui lui envoie un article au titre provocateur : « Is the sun conscious ? » L'argument développé est « si la conscience émerge de la complexité, alors le Soleil, dont les convections internes rivalisent en complexité avec notre cerveau, pourrait lui aussi en être doté ». Un photon produit au cœur de l'étoile peut mettre un million d'années pour atteindre sa surface avant de s'élancer dans l'Univers. « C'est un peu un jeu, reconnaît Patrice, mais un jeu sérieux. »
La fougère, le cheval et la musique secrète du vivant
Dans un haras en Suisse, deux chevaux sont condamnés. Le premier, vieux champion, souffre d'une phlébite si grave qu'il ne peut plus poser un sabot au sol. Le deuxième est une jeune jument devenue incontrôlable qui attend le même sort. L'entraîneur contacte Jean et Frédéric Thoby, un couple des Landes se définissant comme « musiniéristes », c’est-à-dire musiciens et pépiniéristes.
Pour eux, tous les êtres vivants produisent une activité électrique. Ils branchent des électrodes sur une fougère, captent un signal qu’ils font passer dans un synthétiseur le convertissant en sons audibles. Ces sons sont ensuite diffusés en continu dans le box de chaque cheval malade. L'idée est que la plante et l'animal entrent en résonance l'un avec l'autre.

Un mois plus tard, la jeune jument est guérie et le vieux champion peut de nouveau poser le pied au sol. Il finira ses jours paisiblement dans un refuge pour chevaux âgés.
« Une relation s'est établie entre l'animal et la plante », dit Patrice, prudent sur les mots. Les fougères sont des végétaux très anciens, survivantes de l’extinction des dinosaures. Selon les Thoby, plus une plante est ancienne, plus son spectre thérapeutique est large.
Cette histoire résonne avec les travaux du physicien français Joël Sternheimer, élève de Louis de Broglie, l'un des fondateurs de la mécanique quantique. Sternheimer avait découvert que les protéines émettent des fréquences mesurables et, en les traduisant en sons qu'il appelait des « protéodies », il avait mis au point une méthode pour stimuler ou inhiber leur production. Souffrant de problèmes pulmonaires, il se soignait en écoutant la musique de la protéine prescrite par son médecin. La médecine officielle n'a pas encore validé ces travaux et l'entreprise Genodics, fondée avant sa mort en 2023, diffuse aujourd'hui des sons dans des vignes et des cultures légumières en remplacement des intrants chimiques. Des centaines d'agriculteurs témoignent de résultats inattendus, même ceux qui, dès la première année, faisaient rire tout le village.
On est devenus sourds, mais on peut réapprendre à entendre
Patrice van Eersel cite souvent une histoire tirée du récit de l'écrivain sud-africain Laurens van der Post. Celui-ci vit avec des Bushmen du désert du Kalahari et les entend se disputer. Comprenant qu'ils ne sont pas d'accord sur ce que leur dit une étoile, il leur avoue n'entendre rien. Et ils le regardent avec commisération : « Oh, le pauvre. Il n'entend pas. »
Pour Patrice, il ne s'agit pas de pensée magique, mais d'une faculté que nous avons peu à peu atrophiée. Le philosophe allemand Hartmut Rosa le formule dans son ouvrage Résonance : à mesure que nos sociétés accélèrent, nous perdons la capacité d'entrer en lien avec ce qui n'est pas humain. « Nous avons hypertrophié certaines facultés, résume Patrice, et oublié les autres. » Nous pouvons y remédier par des gestes simples et accessibles.
3 façons simples de retrouver la résonance
1. Chanter chaque jour. Jill Pirce, musicienne et thérapeute, rappelle que nos ancêtres chantaient quotidiennement, en se levant, en cuisinant ou en marchant. La voix est l'un des outils de résonance les plus directs qui soit avec ou sans talent.

2. Ralentir vraiment. Ralentir est une condition sine qua non pour retrouver la capacité de percevoir. Vous pouvez méditer, vous promener sans téléphone ou observer un arbre sans rien chercher de précis.
3. Élargir la notion de vivant. Inutile de croire que les étoiles nous parlent. Il suffit de regarder une plante, un animal ou une forêt en se posant cette question : que perçoit cet être ? Cette curiosité, répétée, change la façon de se connecter au monde qui nous entoure.
Le livre de Patrice van Eersel ne répond pas à la question de savoir si le Soleil est conscient. Il affirme seulement que cette question mérite d'être posée et que ce que nous appelons conscience est plus vaste, plus ancien et plus répandu que ce que nos manuels scolaires nous ont enseignés. « La conscience, c'est peut-être ce qui est premier dans l'univers », dit-il. Non un privilège humain, mais une entité qui nous précède et nous traverse. Nous pourrions apprendre à nous rebrancher comme une fougère dans un box de cheval.
Patrice van Eersel
Journaliste depuis 54 ans, Patrice van Eersel a débuté chez Libération avant de diriger la rédaction de Nouvelles Clés, référence de la presse spirituelle française. Ses enquêtes l'ont mené des expériences de mort imminente aux mystères de la conscience animale, végétale et cosmique.
Livres : La Source noire (Grasset) La Source blanche (Grasset), Le soleil est-il conscient ? (Trédaniel)
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