Tigran : le monde invisible est notre maison
Auteur, voyageur et fondateur des Éditions Mama, Tigran explore depuis plus de trente ans les traditions chamaniques des cinq continents. Sopraniste puis baryton avant de devenir chef de chœur et ethnomusicologue, il a rencontré des chamanes sibériens, des femmes-médecines amérindiennes, des guérisseurs indonésiens. Ce qu’il en rapporte n’est pas de l’exotisme : c’est une invitation urgente à retrouver le fil qui nous relie au vivant.


Un enfant qui entendait les arbres
Il y a des destins que l’on ne choisit pas. Ils s’imposent comme une évidence. Tigran grandit entre Paris et les bords de Loire, dans un univers d’artistes, auprès d’un père peintre, d’une mère écrivaine et de Irleau, son chien-loup. Très jeune, il passe des heures face à la rivière, fasciné par la lumière des couchers de soleil.

C’est là que tout commence. Dans ce silence peuplé par l’eau et le vent, la végétation devient présence. Chaque arbre semble l’observer. Paradoxalement, c’est dans la solitude qu’il se sent le plus accompagné. À six ans, une autre expérience fait basculer sa perception. Alors qu’il grimpe à une corde dans le préau de son école, le monde se renverse. Le plein devient vide. Le vide devient dense, vivant, traversé d’énergie. Il ne cherche pas à comprendre. Il traverse.
La musique s’impose ensuite comme une évidence, violon dès six ans, puis chant, puis la Sorbonne en musicologie et ethnomusicologie. Moins une carrière qu’une suite de rendez-vous. Avec le recul, il observe un rythme, comme des spirales, certaines expériences revenant tous les sept ans.
De la Sibérie aux campagnes françaises : le même fil rouge
Avec l’ethnomusicologie, Tigran trouve enfin une voie légitime pour franchir les portes qu’il cherchait à ouvrir depuis l’enfance. Il part enregistrer des musiques de transe en Casamance, au Maroc, en Indonésie, en Australie, en Amérique du Nord, au Sri Lanka et en Russie. Partout, la richesse des cultures le saisit : les transes africaines avec perte de conscience, les transes lucides des chamanes colombiens, où le voyageur garde les rênes de son expérience, les cérémonies de quête de vision, les rituels de guérison au tambour, les pratiques liées aux lieux sacrés. Chaque tradition lui révèle une autre manière d’entrer en relation avec l’invisible, le corps, la nature et la communauté. Et chacune exige la même chose : une écoute profonde, une grande humilité, un respect absolu.
Et pourtant, après quelques décennies d’immersion, quelque chose émerge au-delà de cette diversité : un fond commun. Une source unique. Ce moment de révélation arrive lorsqu’il rentre en Europe et commence à côtoyer des barreurs de feu, des rebouteuses, des magnétiseurs de nos campagnes. L’intuition se fait certitude : quand il y a véritablement urgence à faire bouger les lignes, nous puisons tous à la même source.
C’est un message qui compte, à l’heure où le chamanisme est devenu un phénomène de mode. Tigran ne ferme pas la porte aux traditions lointaines. Mais il pose une question directe : pourquoi chercher si loin ce qui existe aussi ici ? Les chênes, les hêtres, les buses, les biches de nos forêts sont gravés en nous depuis l’enfance. Raviver ces braises-là peut être plus sain, et plus profond, que de s’engager à l’aveugle dans un rituel dont on ne mesure pas toujours la puissance…
Ce que le chamanisme n’est pas
Le mot « chaman » vient des Toungouses, peuple de Sibérie orientale. Avec le temps, il est devenu un terme-valise, parfois utilisé pour désigner des réalités très différentes. Tigran préfère revenir aux fondamentaux, ceux qui traversent les cultures et révèlent quelque chose d’universel.

Dans les traditions anciennes, on ne devient pas chaman comme on choisit une formation. L’appel s’inscrit souvent dans une lignée, une transmission, une épreuve, une initiation profonde. Ce qui unit ces figures, qu’on les appelle chamane, curandera, homme-médecine ou femme de pouvoir, c’est cette capacité à ouvrir une porte vers d’autres mondes, à intercéder auprès de puissances spirituelles et à en ramener des forces de réharmonisation pour le bien de la communauté. Parfois pour soulager une douleur physique, parfois pour rétablir la paix entre deux clans, parfois pour accompagner des récoltes devenues mauvaises ou des animaux devenus hostiles.
Et les sage-femmes de nos campagnes ? Expertes du passage vers la vie, elles devenaient souvent, naturellement, des passeuses d’âmes auprès des mourants. Tigran pose alors une question troublante : ces femmes, gardiennes des seuils, n’étaient-elles pas aussi, à leur manière, nos premières chamanes ? Un héritage à honorer, et une raison supplémentaire de ne pas tourner uniquement les yeux vers l’ailleurs.

Revenir à la Terre, aux rituels, à la prière
Le monde contemporain nous bombarde ! Les écrans se multiplient, les agendas débordent, les rôles s’accumulent : épouse, mère, collaboratrice, tout à la fois, du matin au soir. Tigran observe que certaines personnes commencent alors à partir à la dérive, déconnectées d’elles-mêmes, sans toujours identifier l’origine de ce malaise diffus. Et si le signal d’alarme, lorsqu’il n’est encore qu’une graine, n’est pas entendu, cette graine germe. Elle devient un arbre qui finit par faire de l’ombre sur toute une partie de soi.
La réponse des traditions chamaniques tient précisément à cela : la reconnexion à la nature. Pas comme un simple programme bien-être. Comme une urgence et une évidence. La nature est gratuite, disponible, et ne réclame rien d’autre que notre présence.
Tigran l’a observé auprès d’amis parmi les plus surmenés, les plus rationalistes, ceux qui souriaient de ses récits d’aventure. Une marche en forêt, pieds nus dans l’herbe mouillée de rosée. Des paumes posées à plat sur la terre. Les pieds contre les racines d’un arbre ou dans une rivière d’eau vive. Dans ces moments, dit-il, quelque chose se dénoue, parfois là où des années de thérapie n’avaient pas suffi. Parce que la Terre, qu’on l’appelle Pachamama, Gaïa ou autrement, semble offrir des forces profondes, telluriques, souterraines, que le vivant fait circuler en silence. Et qui remontent peut-être par la plante des pieds quand on accepte enfin de les recevoir.
Le rituel : poser une intention sur le quotidien
Le rituel n’est pas réservé aux cérémonies lointaines. Tigran utilise une image simple : quand vous partez en voyage, vous ne préparez pas votre voiture comme pour aller travailler. Vous vérifiez les pneus, vous programmez le GPS, vous prenez une trousse de secours. Ce moment de mise en condition, cette intention posée en conscience, c’est déjà un rituel.
Appliqué au quotidien, il se glisse partout. Préparer une salade en disposant des fleurs comestibles, pensées, romarin, bourrache, violettes, en formant une rosace, couper son téléphone, remercier la plante avant de la cueillir. Mettre ses pieds dans une bassine d’eau chaude, créer un léger tourbillon, cette spirale qui, rappelle Tigran, structure le vivant de l’infiniment petit à l’infiniment grand. S’adosser à un arbre, y poser son front, s’accorder deux minutes où l’on n’appartient plus à rien ni à personne, sinon à soi. Ce qui change n’est pas le geste. C’est l’intention. Le signal envoyé à ses propres cellules : là, je m’appartiens.

La prière, au-delà de tout dogme
Sur la prière, Tigran partage une observation simple. Certains de ses amis les plus rationnels ont connu ce moment où un accident grave les a mis à genoux, prêts à prier tous les saints du monde. Dans ces instants, la question de savoir si cela “existe” ne se pose plus. On fait feu de tout bois.
Cet élan spontané du cœur face à l’inacceptable, il le considère comme une preuve en soi. La prière n’est pas une affaire de religion. C’est une énergie de gratitude anticipée. Non pas “faites que cela arrive”, mais “merci, c’est déjà en chemin”. Une foi qui s’installe avant même le résultat.
Certaines études commencent à observer des corrélations entre l’évolution d’un patient et les moments où un cercle de prière se met en mouvement autour de lui. Rien de spectaculaire, rien de démonstratif, mais des coïncidences troublantes.
On n’est peut-être jamais vraiment seul. Les ancêtres, les animaux, les présences invisibles… Tigran ne le pose pas comme une croyance, mais comme un constat partagé par ceux qui, dans les moments les plus sombres, ont senti quelque chose les soutenir. « Quand on se rappelle qui on est vraiment, enfant de la Terre et du Ciel, on ne se sent plus orphelin. »
Le pouvoir de la vibration
La musique n’a jamais quitté Tigran. Il raconte une scène marquante : le dos bloqué depuis des semaines, aucune manipulation ne fonctionne. Un jour, il lance le Dixit Dominus de Haendel, et commence à diriger un orchestre imaginaire depuis sa chaise. Au dernier accord, la douleur a disparu. Totalement. Il avait même oublié qu’il souffrait.

Ce que les pratiques modernes comme la sonothérapie redécouvrent, les traditions anciennes le savaient déjà : la vibration apaise, réorganise, réharmonise. Et nul besoin d'instruments. La voix suffit. Chantonner, fredonner, laisser le son circuler.
Même les animaux semblent y participer. Un chat qui vient se poser précisément là où ça fait mal, dont le ronron devient plus profond, plus enveloppant. Tigran y voit plus qu’un hasard. Une forme d’intelligence du vivant, discrète, silencieuse, mais bien réelle.
La vibration circule entre les êtres, visibles ou non. Encore faut-il ralentir pour la percevoir. Ce que Tigran transmet à travers ses livres et ses conférences n’est pas une invitation à fuir le réel. C’est l’inverse. Revenir au corps, à la Terre, au quotidien. Poser des intentions simples. Remercier avant même de recevoir. Se souvenir qu’on n’est peut-être jamais seul, même dans les moments les plus difficiles.
La meilleure des médecines ? La célébration de la vie. Une idée simple. Et c’est peut-être pour cela qu’on l’oublie !
Tigran est entre autres l’auteur de la Trilogie Shaman, L’Aventure mongole, des 52 Paroles chamaniques, de la Trilogie Shaman, L’Aventure amérindienne, des 42 Oracles chamaniques, et de La Messagère des arbres (L’Aventure stellaire), tous publiés aux Éditions Mama.
Ces contenus accompagnent un chemin personnel ; ils ne remplacent pas l’avis d’un médecin.














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